» Toute philosophie qui assigne à la paix une place plus élevée qu’à la guerre, toute éthique qui développe une notion négative du bonheur, toute métaphysique et toute physique qui prétendent connaître un état définitif quelconque, toute aspiration, de prédominance esthétique ou religieuse, à un à-côté, à un au-delà, à un en-dehors, à un au-dessus-de, autorisent à se demander si la maladie n’était pas ce qui inspirait le philosophe médecin qui un jour aura le courage d’oser avancer la thèse : en toute activité philosophique il ne s’agissait jusqu’alors absolument pas de trouver la » vérité « , mais de quelque chose de tout à fait autre, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie…
Si toute condition humaine n’est pas renfermée dans ces pages, du moins est-il certain qu’elle ne cesse pas d’y être en question, et si tragiquement, si profondément que le livre se trouve encore accordé par ses accents aux peines les plus lourdes et aux plus grandes souffrances. C’est un sûr gage de son exceptionnelle valeur. […] La plus grande beauté du livre – et je ne dis rien de l’intensité de certaines descriptions ou de certaines scènes qui appellent l’image de reproduction cinématographique – est dans quelques conversations terriblement lucides au cours desquelles les personnages, haussés au-dessus d’eux-mêmes par l’événement, livrent tout leur secret.
C’est là qu’il faut chercher l’esprit de l’ouvre, la définition qu’on peut tirer de notre condition.Nous sommes seuls, d’une solitude que rien ne peut guérir, contre laquelle nous ne cessons pas de lutter.
On me reprochera certainement des quantités de choses. D’avoir dormi là, par terre, pendant des jours ; d’avoir sali la maison, dessiné des calmars sur les murs, d’avoir joué au billard. On m’accusera d’avoir coupé des roses dans le jardin, d’avoir bu de la bière en cassant le goulot des bouteilles contre l’appui de la fenêtre : il ne reste presque plus de peinture jaune sur le rebord en bois. J’imagine qu’il va falloir passer sous peu devant un tribunal d’hommes ; je leur laisse ces ordures en guise de testament ; sans orgueil, j’espère qu’on me condamnera à quelque chose, afin que je paye de tout mon corps la faute de vivre…
» Et que voulez-vous faire de cet état ? » s’enquit alors Manilov. Cette question parut embarrasser le visiteur… » Vous désirez savoir ce que j’en veux faire ? Voici : je désire acheter des paysans… prononça enfin Tchitchikov qui s’arrêta net. – Permettez-moi de vous demander, dit Manilov, comment vous désirez les acheter : avec ou sans la terre ? – Non, il ne s’agit pas précisément de paysans, répondit Tchitchikov : je voudrais avoir des morts… – Comment ? Excusez…
je suis un peu dur d’oreille, j’ai cru entendre un mot étrange. – J’ai l’intention d’acheter des morts… «
«Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.»
‘- Depuis quelque temps, des pièces de fausse monnaie circulent. J’en suis averti. Je n’ai pas encore réussi à découvrir leur provenance. Mais je sais que le jeune Georges – tout naïvement je veux le croire – est un de ceux qui s’en servent et les mettent en circulation. Ils sont quelques-uns, de l’âge de votre neveu, qui se prêtent à ce honteux trafic. Je ne mets pas en doute qu’on n’abuse de leur innocence et que ces enfants sans discernement ne jouent le rôle de dupes entre les mains de quelques coupables aînés.
Gilliat se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu’il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s’arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu’à inquiéter un peu la ligature, qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit… Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse…
On distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sus l’enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient. Ces yeux voyaient Gilliat. Gilliat reconnut la pieuvre.
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté…
Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
» L ‘état de célibataire, écrit Balzac, est un état contraire à la société « . Le célibat engendre la solitude, la frustration, la haine ; Pierrette, un des drames les plus sombres e La Comédie Humaine, nous montre comment les calculs de la sottise et de l’avarice aboutissent au meurtre de l’enfant. Le Curé des Tours met en présence les deux catégories d’êtres dans lesquels les poisons du célibat se développent de la manière la plus redoutable : la vieille fille et le prêtre. Remarquable document politique sur la puissance de l’Eglise sous la Restauration, Le Curé des Tours illustre en même temps le postulat balzacien selon lequel les existences les plus obscures recèlent autant de violence que les tragédies de l’histoire : le terrible abbé Troubert qui conduit à la mort l’innocent abbé Birotteau, c’est » Sixte Quint réduit aux proportions d’un évêché « .
Une petite ville, un microcosme de l’ancienne France, une vieille fille, Rose-Marie-Victore Cormon, qui hésite entre deux prétendants, le chevalier de Valois et l’ex-citoyen du Bousquier. Le chevalier est vieux, coquet, sans le sou, fidèle aux Bourbons. Du Bousquier est libéral, millionnaire et encore à peu près présentable. Grave conflit, lutte de clans. Du Bousquier l’emporte. Hélas, » le mariage sera essentiellement négatif » : du Bousquier est impuissant. Si Mlle Cormon avait suivi des cours d’anthropologie, si elle avait considéré le » nez prodigieux « , le » nez magistral et superlatif » du chevalier, et le » nez aplati « , » la voix de spéculateur éreinté » de du Bousquier, elle aurait évité » les effroyables malheurs de la vie conjugale « .
« Dans dix ans que seras-tu ? demande-t-on à Yalann Waldik, petit cireur algérien. « Je serai un cireur de vingt ans, si Dieu le veut ». Dix ans plus tard, Waldik fait vendre le dernier bouc de son père pour rejoindre, en France, les immigrés nord-africains, les Boucs, parqués en marge de notre monde et qui, « à raison de 69 kilos par Arabe » , représentent, dans les années cinquante, « 20 000 tonnes de souffrance » .
Ni l’amour de sa compagne Simone dont il a un enfant, ni l’amitié de Raus, ni la rédaction, en prison, du manuscrit des Boucs ne guériront Waldik de la révolte et de la haine – fruits de la misère et du racisme. Quarante-cinq ans après sa parution, le roman de Driss Chraïbi reste d’une poignante actualité.
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